Dimanche de la Réformation

Christ nous a affranchis et nous a donné la liberté, Tenez donc ferme et ne vous laissez pas mettre sous le joug de la servitude. Galates, V, 1.

 

LE SEIGNEUR, DIT L’APÔTRE, C’EST L’ESPRIT ; ET LÀ OÙ EST L’ESPRIT DU SEIGNEUR, LÀ EST LA LIBERTÉ.
AMEN !

 


 

Première page du recueil de la prédication, publié en 1907, extrait des archives de l’Oratoire du Louvre.

Mes Frères,

 

Le 11 novembre 1483, dans l’église Saint-Pierre, à Eisleben, petite ville de la Saxe, le curé de la paroisse célébrait un baptême. Aucun luxe dans la cérémonie ; c’est le baptême d’un enfant appartenant à une pauvre famille de mineurs. L’enfant est né de la veille, et ses parents ont voulu immédiatement le consacrer à Dieu. Après les prières d’usage, le prêtre baptise le nouveau-né, et comme ce jour-là était et est encore aujourd’hui, d’après le calendrier catholique, le jour de la saint Martin, l’enfant reçut comme nom de baptême, suivant la mode du temps, le nom du saint. Son nom de famille était Luther.

 

Fait digne d’attention, mes Frères, l’Esprit de Dieu prend le grand Réformateur du XVIe siècle, là où il a pris les apôtres, dans les rangs des classes populaires, alors si méprisées ; et n’êtes-vous pas frappés de ceci, c’est que l’Esprit a une manière générale de procéder dans l’histoire, et de révéler, à certaines époques, sa souveraineté, qui déconcerte les intelligences trop respectueuses de l’opinion courante.

 

Loin de se plaire à stupéfier le monde par des prodiges tombant du ciel, il semblerait que Dieu, quand il veut ramener au jour l’âme humaine en train de s’égarer dans les ténèbres, se soumet, au contraire, aux circonstances historiques les plus complexes, suit les ramifications les plus ténues de l’organisme de l’humanité, s’adapte peu à peu, pour ainsi parler, aux milieux les plus humbles, les plus incapables, en apparence, d’exercer la moindre influence sur les affaires de ce monde. Dieu néglige les princes, les grands capitaines, les haut dignitaires de l’Église et de l’État, les savants illustres, et pour déplacer l’axe du monde religieux, s’en va chercher le fils d’un mineur au fond d’une petite ville de la Germanie.

 

Quelques-uns des plus grands Réformateurs ont aussi une origine obscure. Zwingle, le réformateur de la Suisse, sort de la cabane d’un berger des Alpes ; Mélanchthon, le théologien de la confession d’Augsbourg, de la boutique d’un armurier ; quant à Calvin, son grand-père était tonnelier.

 

Faire de grandes choses avec de petits moyens, voilà où Dieu excelle. Dans la nature, le Seigneur n’agit-il pas de même ? Peut-être conduit-il l’Univers et les êtres qui l’habitent avec plus de naturel que ne se l’imaginaient les théologies primitives. Dans l’ordre moral comme dans l’ordre matériel, dans l’évolution progressive des idées comme dans celle des formes animées, partout nous retrouvons cette tendance divine à tirer de grands effets de causes en apparence insignifiantes, à faire sortir les plus splendides merveilles de la création, de cellules minuscules, à employer les plus fragiles instruments pour accomplir des œuvres gigantesques, à prendre un pauvre Nazaréen pour sauver le monde, et quand ce monde va se trouver séparé de son Sauveur par un voile immense, tout noir de formules compliquées, décrétées par des conciles des papes et empereurs, à choisir le fils d’un mineur, pour déchirer ce voile du haut en bas.

 

Aussi, mes Frères, le premier sentiment qui remplit le cœur, quand on lit religieusement l’histoire, et en particulier celle de la Réformation, c’est le sentiment de la magnifique puissance de l’Éternel, de sa science infinie, de l’art avec lequel il crée des chefs-d’œuvre avec des riens, et un cri s’échappe de notre cœur : Gloire à Dieu ! Voilà les premières paroles que nous devons prononcer en célébrant la fête de la Réformation. Gloire à Dieu !

 

Sa force se manifeste dans notre infirmité. Voilà près de quatre siècles que, malgré la tiédeur ou la trahison de tant de chrétiens protestants, et leur incompréhension de la portée totale de l’Évangile, malgré l’indignité des instruments qu’il a sous la main, voilà près de quatre siècles que Dieu protège les églises de la Réforme et les empêche de mourir, déchirées par les excès de liberté et d’individualisme de leurs enfants, corrompues par l’esprit du monde ou écrasées sous le despotisme du pouvoir séculier et des majorités en matière de foi. Et toutes ces merveilles, Dieu les fait simplement, tranquillement, en suivant les lois communes de la conscience humaine avec une fermeté et un amour qui ne se démentent jamais…

 

… Ô Seigneur mystérieux, créateur des cieux et de la terre, toi qui n’as jamais abandonné le genre humain, qui es descendu à plusieurs reprises au sein de notre poussière, tu es bien la grande Force personnelle et vivante sur laquelle repose notre suprême espérance, tu es l’Éternel, notre Dieu, notre Rocher, la haute retraite de nos âmes… Gloire à Toi !

 

Si Luther n’a été qu’un instrument, qu’un misérable instrument, comme il le dit lui-même, entre les mains de Dieu, Luther est pourtant très grand, un des plus puissants génies religieux de l’humanité. Faisons quelque peu d’histoire. Pourquoi, humainement et historiquement parlant, Luther fut-il si grand, ou, si vous préférez, pourquoi Luther réussit-il, là où avaient échoué tant d’esprits d’élite qui avaient dévoilé comme lui les abus de l’Église romaine et s’étaient efforcés de les combattre ? Telle est la question que je voudrais examiner avec vous en vous conduisant jusqu’au jour où Luther rompit définitivement avec le catholicisme.

 

Quand on jette un regard sur la fin du XVe siècle et les premières années du XVIe, on est étonné de constater comme tout s’agite, comme les esprits fermentent dans les classes populaires, dans la noblesse, chez les lettrés, chez un certain nombre de prêtres et de moines. Chacun pressent clairement et désire une réforme de l’Église ; chacun y travaille selon sa situation sociale, ses facultés, son énergie. Poètes, savants, moines, évêques, chevaliers, bourgeois, paysans, tous minent quelque fondement de l’Église. Mais on en reste là. Pourquoi ? Les hommes ne manquent pas cependant, et ce n’est ni la science ni le courage qui leur font défaut. Dès la fin du XVe siècle, les abus du papisme sont dévoilés, ses crimes s’étalent aux

 

yeux de tous. Pourquoi attendre encore dix ans, vingt ans, trente ans ; pourquoi laisser le christianisme ecclésiastique s’enfoncer plus avant dans les ténèbres ?

 

Pourquoi un Pierre d’Ailly, né au milieu du XIVe siècle, qui fut chancelier de l’Université de Paris, et donna de l’Église cette définition : « L’Église est la société des fidèles disciples de Jésus-Christ, fondée sur la Sainte Écriture », définition que les protestants d’autrefois et d’aujourd’hui pourraient admettre ?

 

Pourquoi un Reuchlin, qui fut l’un des grands savants de son siècle et contribua puissamment à attirer de nouveau l’attention sur les Saintes Écritures, qui enseigna la théologie à Mélanchthon, l’un des premiers dogmaticiens de la Réforme, et s’écria « que les papes pouvaient se tromper comme les autres hommes » ; pourquoi un Érasme, le célèbre écrivain de l’opposition dans les premières années du XVIe siècle, homme tout pétri de talent et d’esprit, qui répandit autour de lui la liberté de recherche et d’examen, dévoila les erreurs et les vices de l’Église par les plus piquantes satires, affirma que le but le plus élevé du renouvellement des études philosophiques était d’apprendre à connaître le simple et pur christianisme dans la Bible, s’éleva hautement contre cette masse d’ordonnances de l’Église habits, les jeûnes, les vœux, la confession, qui dépouillaient les fidèles sans sauver leurs âmes ; pourquoi un Jean Wesel, surnommé par son époque « la lumière du monde » et successivement appelé à Cologne, à Paris, à Heidelberg, pour y enseigner la théologie, s’écriant publiquement dans son cours : « Il ne faut obéir aux commandements de l’Église que selon cet ordre de saint Paul, en examinant toutes choses et en retenant ce qui est bon ». « Nous sommes les serviteurs de Dieu et non du Pape, selon ce qui est écrit : “Tu adoreras le Seigneur Dieu, et tu le serviras, lui seul” » ; pourquoi cet homme admirable dont Luther disait : « Si j’avais lu plus tôt ses écrits, mes ennemis pourraient croire que j’ai tout puisé dans Wesel, tellement son esprit et le mien sont d’accord » ; pourquoi enfin tous les hommes haut placés de cette époque, détenteurs du pouvoir politique, favorables aux idées nouvelles, les puissants seigneurs comme Frédéric le Sage, Ulrich de Hutten et tant d’autres ; pourquoi ne parvinrent–ils pas à réaliser eux-mêmes leurs ardents désirs de réforme ; pourquoi, je le répète, est-ce Luther, qui n’avait ni la puissance sociale d’un Frédéric le Sage, ni la science d’un Erasme, pourquoi est-ce lui, moine obscur, qu’enveloppe l’impérissable gloire d’avoir affranchi l’individu de la servitude ecclésiastique ?

 

Peut-on trouver une réponse satisfaisante à cette question ? Il ne suffit pas de dire que les temps n’étaient pas venus, que l’heure fixée par Dieu n’avait pas sonné, cette réponse, qui a sa valeur au point de vue religieux, n’explique rien au point de vue historique. Et c’est d’après l’histoire, d’après les faits qu’il faut répondre.

 

Dira-t-on que l’occasion propice ne s’était pas encore présentée ? Peut-être ne trouverait-on pas en effet dans le XVe siècle une occasion aussi favorable de soulever les masses contre Rome, que cette scandaleuse vente des indulgences, que ce trafic du pardon divin qui, dès 1516, se fit en pleine rue, révolta les consciences droites et fut le signal de la bataille, mais outre que des hommes résolus à combattre l’erreur et le vice savent bien faire naître au besoin l’occasion nécessaire et que, dès le milieu du XVe siècle, les effroyables exécutions de Jean Huss et de Jérôme de Prague pouvaient déjà être considérées comme des points de départ donnés par Dieu pour un soulèvement général, remarquez que tous les novateurs que je vous ai cités, à l’exception de P. d’Ailly et de J. Wesel, ont tous assisté à la vente des indulgences, étaient tous contemporains de Luther. Ce n’est donc pas l’occasion qui leur a fait défaut. Ah ! ce qu’ils n’ont pas su trouver pour soulever l’énorme poids de l’édifice romain, ce n’était pas le levier — ce levier, ils l’avaient dans la Bible, dans la raison, dans la science — c’était le point d’appui. Luther le possédait. Il l’avait découvert en traversant de longues angoisses morales. Il nous raconte, combien souvent au fond de sa cellule du couvent des Augustins d’Erfurt, il avait ressenti l’horreur du mal, combien il tremblait, et justement tremblait, à l’idée de la justice de Dieu qui le condamnait. Suivant les commandements de l’Église, il s’acquittait scrupuleusement de tous ses devoirs de moine. Il jeûnait, macérait son corps, l’assujettissait aux traitements les plus durs. Rien ne satisfait sa conscience, rien ne la calme. Son âme ne se sent pas encore vraiment aimée. Luther a des croyances ; il a toutes celles que la chrétienté d’alors jugeait nécessaires au salut, mais elles ne lui servent de rien, car il n’a pas encore la foi ! Un jour, le vicaire général de son ordre lui parle de la Bible, lui conseille d’étudier l’Évangile dans la Bible et lui dit : « Si tu veux te convertir et trouver la paix avec Dieu, ne recherche pas toutes ces macérations et tous ces martyrs… Aime celui qui t’a aimé le premier. Le juste vivra par la foi. » À dater de ce moment, Luther passe ses nuits à méditer les Saintes Écritures et en entrant dans l’intimité de Jésus-Christ, en pénétrant, comme nous dirions aujourd’hui, dans sa vie intérieure, en entendant des paroles comme celles-ci, dites par le Maître aux pauvres gens de la Galilée, qui ne pouvaient soupçonner la future existence de l’Église et de ses dogme : « Va-t’en en paix ; tes péchés te sont pardonnés ; ta foi t’a sauvé… Ne crains pas, crois seulement… Celui qui croit en moi a la vie éternelle ». L’âme de Luther s’agite, se trouble, comme devant de radieuses lueurs subitement entrevues ; elle se tourne plus complètement vers le Christ pour les mieux discerner; elle s’ouvre, sans une secousse de l’Esprit… en ce moment, la communion entre l’âme pécheresse et l’âme immaculée s’établit… et un sentiment inconnu la pénètre, la fait frémir de paix et d’amour jusqu’en ses profondeurs… c’est la foi, l’humble et douce certitude chrétienne qui l’envahit.

 

Luther ne craint plus ; il croit, il se confie, il s’unit de cœur et d’âme au crucifié qui a vaincu la mort et le péché ; il reçoit et accepte, à travers les paroles et le cœur de son Maître, l’assurance de la grâce divine. Ce « salut par la foi », Luther ne se contente pas de l’opposer abstraitement, intellectuellement, à la notion catholique du salut par un certain nombre d’œuvres — comme on le faisait alors autour de lui — Luther fait personnellement l’expérience de ce salut. C’est à lui-même que cela est arrivé d’avoir été réconcilié avec Dieu, de s’être uni à lui par la foi en Jésus-Christ. Il a retrouvé la paix avec Dieu et les titres de son adoption divine. Comment ? Par l’intermédiaire de l’Église, par la vertu de ses dogmes, par la pratique des œuvres ? Non ! Par la foi, c’est-à-dire, par le don initial et direct de son être à Celui qui l’avait aimé le premier. Voilà l’expérience bénie que Luther avait faite et contre laquelle vinrent se briser les puissances les plus formidables du XVIe siècle, les conciles, le pape et l’empereur.

 

La conviction personnelle de sa propre délivrance par la communion avec Jésus, en dehors de tout intermédiaire humain, sans le secours de l’Église et de son bagage théologique et sacerdotal — du moins, il le croyait — voilà donc quel a été le point d’appui de Luther, qui manquait à tant d’admirables esprits d’alors, et qui fut la vraie cause du triomphe des idées nouvelles. Voilà la raison de l’étonnante puissance du réformateur. Voilà pourquoi il a été si grand. C’est au nom de ce principe religieux et par la seule vertu de ce principe que la Réforme a vaincu.

 

Les Érasme, les Reuchlin n’avaient attaqué que des points particuliers de la doctrine catholique, un peu comme nos frères catholiques « modernistes » de nos jours ; ils n’avaient pas su détruire le dogme même de l’autorité romaine, à l’aide d’un principe supérieur à cette autorité. Ils avaient protesté contre certaines doctrines de l’Église, au nom de la raison, et l’Église leur avait répondu que les dogmes chrétiens étant des dogmes « révélés », ceux-ci ne pouvaient être jugés par la raison naturelle ; ils avaient protesté au nom de la science, et l’Église leur avait objecté qu’au-dessus de la science humaine, plane la science divine que Rome seule détient ; ils avaient protesté enfin au nom de l’Écriture Sainte, mais ils n’avaient pas, sans doute, expérimenté eux-mêmes les vérités apostoliques ; ils n’avaient pas compris que l’Évangile, en leur donnant libre accès auprès de Dieu, les transformait, eux pécheurs et misérables, en enfants de Dieu, et les rendait libres à l’égard de toutes les autorités humaines ; ils avaient opposé la Bible à l’Église, comme une autorité magique à une autorité magique, comme une infaillibilité à une autre infaillibilité, et l’Église leur avait répondu que personne, sinon les conciles, n’a le droit d’interpréter l’Écriture comme il convient ; que si on permet à chaque individu d’interpréter l’Écriture suivant sa conscience et ses lumières, l’unité de doctrines disparaît — ce qui est vrai — et qu’enfin ce n’était pas à eux, pauvres savants à préférer leur enseignement religieux à celui de l’Église apostolique et romaine, seule dépositaire fidèle des vérités révélées. Les Érasme et les Reuchlin étaient réduits au silence. Le catholicisme triomphait.

 

Mais, dira-t-on, Luther aussi a combattu l’Église au nom de la Bible, et c’est au nom de la Bible que le Réformateur a remporté la victoire. — Cela n’est vrai qu’en partie. — Chaque fois que Luther parle en public, qu’il discute des points spéciaux avec les prélats romains, c’est sur l’Écriture qu’il s’appuie, et c’est au moyen de l’Écriture qu’il a retrouvé la réalité centrale de l’Évangile, le salut par la foi. Mais il arrive qu’une fois, dans les discussions théologiques au sujet de cette doctrine, les théologiens catholiques opposent le salut par la foi, enseigné par Saint-Paul au salut par les œuvres, enseigné par saint Jacques ? Que va faire Luther ? N’est-il pas battu par ses propres armes ? Notez qu’à cette époque la légitimité des divergences doctrinales entre les écrivains sacrés n’était pas encore admise, ni surtout comprise, et chaque fois que les théologiens catholiques se plaisaient à opposer la lettre biblique à elle-même, pour confondre ceux qui se fondaient uniquement sur elle, les théologiens novateurs ne savaient que répondre. Si la Bible se contredisait sur un point, elle n’était donc plus infaillible, et si elle n’était pas infaillible, de quel droit se baser sur elle pour blâmer les prétendus abus de l’Église ? Qui prouvait aux adversaires qu’ils ne se trompaient pas grossièrement dans leurs tentatives de réformes ? Eh bien, devant cette divergence célèbre entre l’épître de Jacques et l’épître de Paul, Luther va révéler le génie intime de la Réforme et se servir de son point d’appui. Si la Bible écrite est vraiment son dernier retranchement, dans l’état de la science d’alors, il est perdu et l’Évangile retombe entre les mains du pape. Le Réformateur va-t-il hésiter, reculer ? Non pas. Vous savez qu’il possède une autorité supérieure à celle de la lettre ; l’autorité de l’expérience qu’il a faite de sa communion avec Dieu par Jésus-Christ.

 

On veut confondre sa doctrine avec le témoignage de saint Jacques… Il rejette purement et simplement la valeur de ce témoignage et proclame saint Jacques comme ne faisant pas autorité en matière de doctrine. Ce n’est pas la foi à Saint-Jacques, la foi à la lettre biblique qui le sauve, c’est la foi au Sauveur Jésus, qui a fait de lui un enfant de Dieu et lui en a communiqué l’absolue liberté. Les théologiens catholiques crient alors au sacrilège, à l’impiété, qu’importe à Luther ! Il possède Christ, et avec cette âme dans son âme, il juge et domine les autorités les plus vénérables de la terre. Aussi quel courage, quelle liberté, quelle foi chez le grand Réformateur ! Écoutez-le, quand le bruit court qu’une bulle d’excommunication va être lancée contre lui et ses partisans par le pape Léon X. Beaucoup de ses amis le supplient de déposer les armes, dans cette lutte gigantesque qu’il engage avec la papauté ; ils lui font le tableau de tout ce que l’excommunication entraînait alors après elle, l’exil, la haine de tous, la mort peut-être.

 

Au XIIe siècle, Arnauld de Brescia avait voulu réformer l’Église ; il fut excommunié, on le brûla. Savonarole avait, lui aussi, voulu réformer l’Église ; il fut excommunié, on le brûla. Jean Huss et Jérôme de Prague avaient aussi voulu réformer l’Église ; ils furent excommuniés, on les brûla. Luther répond à ses amis : « Que peuvent-ils me faire ? M’excommunier ? Qu’est-ce que cela ? Quand Dieu a introduit une âme dans sa communion intérieure, nulle puissance humaine ne peut l’en expulser, parce que nul ne peut ravir à une âme la foi, l’espérance et l’amour. Que peuvent-ils me faire ? Me déshonorer comme hérétique ? Jésus-Christ a été condamné comme un homme inique et comme un séducteur. Quoi encore ? Me tuer ? Ont-ils la puissance de me réveiller de la mort et de me tuer une seconde fois ? Non ? Eh bien, en avant ! Je commence décidément à croire que c’est ici le combat de Dieu. »

 

Mes Frères, nous voilà arrivés au commencement de l’année 1520, et les adversaires de Luther se multiplient de toutes parts ; on l’attaque de tous côtés, il tient tête à tous, avec une verve et un mépris incroyables. En juin 1520, la terrible bulle d’excommunication est lancée. Luther qui avait espéré jusqu’à la fin, comme en un miracle, que le pape ferait droit à ses saintes réclamations, qu’il pourrait quitter son église sans en être chassé, ne voit bientôt plus d’autre ressource, pour rester fidèle à Jésus et à la liberté que le Seigneur lui a acquise, et pour ne pas retomber sous le joug de la servitude, que de rompre ouvertement avec Rome. Et en ripostant à la bulle du pape, il s’écrie dans un pamphlet, en exhortant cependant le pape à rentrer en lui-même :

 

« Pape Léon X, et vous tous qui avez à Rome quelque puissance, je vous accuse et vous déclare ceci en plein visage, c’est que si cette bulle est de vous, moi, dans la pleine autorité d’enfant de Dieu et de cohéritier de Jésus-Christ, fondé sur le roc et ne craignant point les portes de l’enfer, je vous exhorte, au nom du Seigneur, à rentrer en vous-mêmes et à mettre fin à vos blasphèmes. Si vous ne le faites point, sachez que moi et tous les serviteurs de Jésus-Christ, nous considérerons désormais votre siège comme le siège de l’Antéchrist, auquel nous cessons d’être unis. »

 

Après cette lettre de juillet 1520, à moins d’un subit changement dans les dispositions du pape, on peut considérer le déchirement comme accompli en principe, au nom de Dieu, au nom du Christ et de la pauvre individualité humaine, transformée par la foi, en une individualité divine. La Réforme est faite. La courageuse profession de foi de Luther à Worms, en 1521, devant la Diète de l’Empire ; la fameuse protestation de Spire, en 1529, qui donna son nom à l’Église nouvelle (pro-testants), protestation signée par cinq princes et quatorze villes, et où l’on peut lire ces mots d’une audace incroyable pour l’époque : « En tout ce qui concerne la religion, le salut, le rapport de l’âme avec Dieu, nous ne nous soumettrons pas à la majorité, nous voulons agir comme notre conscience nous l’ordonnera » ; ces deux grands faits de l’histoire de la Réforme se trouvent dans le développement logique des idées contenues dans la lettre à Léon X que je vous ai citée, et furent annoncés au monde par l’acte d’une témérité inouïe que Luther accomplit quelques mois après l’envoi de la lettre, et qui éclaire d’une prodigieuse aurore la réintroduction de l’Évangile et de la liberté religieuse dans l’humanité.

 

En effet, le monde assista, vers la fin de l’année 1520, à un spectacle vraiment saisissant. On vit cet humble moine, ce fils d’un mineur, prendre la bulle du pape qui l’excommuniait, prendre les décrets d’anathème contre les hérétiques, et le 10 décembre 1520, aux portes de la ville de Wittenberg, à neuf heures du matin, en présence des professeurs, des élèves de l’Université et d’un grand concours de population, on vit cet homme lancer dans les flammes d’un bûcher la bulle papale et les décrets d’anathème… et sur ce bûcher, dressé, il y a près de quatre siècles, aux portes d’une petite ville, ce n’était pas seulement du papier qui s’en allait en fumée, ce qui brûlait en ce moment sur ce bûcher, c’était la foule des intermédiaires, des images, des idoles, des confessionnaux, des livres de litanies rédemptrices que la superstition avait introduites entre le Sauveur et l’âme humaine, ce qu’on voyait se tordre dans les flammes, c’était la géante oppression en matière religieuse, la vieille déesse de la tyrannie dans les choses de la conscience, c’étaient les masses noires de la hiérarchie romaine, c’était tout l’ancien édifice sacerdotal qui craquait et s’abîmait dans le feu ; et quand la dernière flamme se fut éteinte et qu’on remua les cendres chaudes, l’âme des nouveaux convertis aperçut parmi les débris fumants deux joyaux extraordinaires qui étincelaient, que ce feu avait fait comme réapparaître sur la terre et qui, à partir de ce jour-là, furent pour jamais rendus à l’humanité délivrée…, l’un était le pur Évangile… et l’autre était la liberté !

 

L’Evangile !… La liberté !… ou pour mieux dire — car ces deux forces, selon notre pensée protestante, ne font qu’une — l’Évangile libérateur, celui qui délivre du mal, et non seulement du mal, mais de l’erreur, qui salue dans la science et la pensée libres ses meilleurs auxiliaires, qui délivre aussi de la misère, du paupérisme, l’Évangile du Royaume de Dieu enfin, qui a pour objet le salut de la personne humaine dans son âme, dans sa pensée, dans son corps… Hélas ! l’histoire du protestantisme montre qu’à plusieurs reprises, nous l’avons défiguré, nous l’avons arrêté dans son expansion nécessaire, et que, là où les Églises de la Réforme ont eu la force légale à leur disposition, elles ne se sont pas toujours placées du bon côté, qu’elles ont déçu, elles aussi, l’espérance des multitudes asservies… et tenez, mes Frères, ce qui menace aujourd’hui, en France, notre liberté chrétienne et protestante, ce n’est pas tant le dogmatisme religieux qui agonise, Dieu en soit loué ! qui se débat sous l’étreinte irrésistible de la conscience et de la pensée, c’est l’esprit du « monde » ! Oui, l’esprit du « monde », c’est-à dire la convoitise, l’orgueil, la frivolité, le matérialisme pratique, le désir de plaire aux puissances qui détiennent le pouvoir, les honneurs et l’argent ; l’esprit du monde, voilà le tyran détesté qu’il vous faut combattre au nom du Christ afin que vous ne retombiez pas en esclavage. Tenez ferme !

 

À ceux qui s’adressent à vous, frères et sœurs pauvres, chrétiens souffrants, chrétiens maltraités par la vie, qui ne pouvez goûter aux fruits de la civilisation, courbés que vous êtes sur un travail qui vous assure à peine votre nourriture et votre logement ; à ceux qui vous promettent la liberté d’un paradis terrestre, mais d’un paradis sans Dieu, sans règle de vie, sans espérance après la mort, et qui glorifient la notion exclusivement matérialiste de l’existence, répondez : Arrière de moi, esprit corrupteur, car tu mens ! Car la liberté que tu me proposes, est le contraire de la liberté ; c’est l’asservissement de tout mon être sous le joug abrutissant d’une majorité despotique qui veut me dépouiller de mes plus nobles aspirations et faire de moi un esclave, moi qui suis un libre enfant de Dieu. Ah ! certes, nous aussi, pour nous et surtout pour nos enfants, nous réclamons plus de bien-être, de plus justes lois, nous voulons que le travailleur jouisse plus complètement du fruit de son travail ; mais si malheureux que nous soyons, nous estimons que l’esprit chrétien et la vie morale sont inséparables de ces réformes tant désirées, et nous ne craignons pas de te dire, à toi et à tous les réformateurs sociaux qui prêchent la haine, l’envie, qui se moquent de la famille et de la patrie, et qui glorifient le matérialisme pratique : « Vous voulez vous substituer à ce que vous appelez la bourgeoisie ? Eh bien, ne commencez pas par lui emprunter ses vices. Ou vous mériterez le trône de l’avenir, ou vous ne l’occuperez pas. Ou vous serez plus chrétiens que vos maîtres, ou vous ne les remplacerez jamais ! Quant à nous, nous gardons l’Évangile ; lui seul entretient en nous, l’espérance d’un affranchissement total, et nous voulons rester chrétiens parce que nous voulons rester dignes, c’est-à-dire capables de toutes les libertés.

 

Et vous, chrétiens heureux, selon les regards de ceux qui passent, vous, qui devez, le plus souvent, à votre naissance ou au travail d’aïeux économes et austères le meilleur de ce que vous êtes et la plupart des avantages dont vous jouissez, vous qui devriez vous montrer, me semble-t-il, si indépendants, comme vous êtes encore les esclaves intellectuels de votre groupe, de votre clan, de votre classe ! Est-il possible qu’affranchis par l’Évangile en lequel vous faites profession de croire, vous livriez chaque jour la liberté de votre âme et de celle de vos enfants aux préjugés et aux passions qui vous entourent ?

 

Vous condamnez la lutte de classes, et vous avez cent fois raison, et chez vous, dans votre maison, vous entretenez cette même lutte, en vous montrant incapables de comprendre l’âme de vos serviteurs, précisément parce qu’ils appartiennent à une autre classe que la vôtre !

 

Vous déclarez croire à la souveraineté de la loi morale, et vous réservez vos meilleurs sourires à ceux qui, par leur talent de plume ou de parole, quelle que soit leur cocarde politique ou sociale, détruisent la vie morale de la nation ! Vous applaudissez leurs pièces de théâtre ; vous achetez leurs livres et leurs journaux, parce que vous êtes incapables de résister à un instant de curiosité ou de plaisir, parce que vous ne voulez pas vous donner la peine de remonter le courant. Vous n’êtes pas des hommes libres.

 

Enfin, vous affirmez votre foi en l’Évangile du Royaume de Dieu, et vous, protestants et protestantes, qui devez votre origine à la plus formidable des révolutions, vous épousez les préjugés du conservatisme le plus outré, le plus anti-chrétien et le plus anti-social qu’on puisse imaginer ; vous restez étrangers aux meilleurs mouvements fraternels et réformateurs ! …

 

Est-ce que je me trompe, est-ce que je suis injuste ? …

 

Mes frères, ressaisissez-vous ! Tenez ferme.

 

Votre individualité protestante est en péril ! Ne la laissez pas tomber sous le joug de la servitude. Votre responsabilité est immense devant Dieu et devant le pays !

 

Protestants réformés français, vous avez reçu en dépôt l’Évangile et la Liberté. Comprenez enfin toute l’étendue de ces deux termes. Regardez les jaillissements continuels de lumière qui s’échappent de ces deux trésors. Ne regardez pas seulement à vos pieds ; levez la tête ! Retournez-vous, et voyez jusqu’où s’élancent leurs rayons qui empourprent toute la terre et tout le ciel ! …

 

Et que personne ne puisse dire un jour, sur les ruines de notre pays et de nos églises :

 

« Mais ces deux trésors, les protestants français ne les ont pas gardés ! »

 

Amen.

 

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