Jean Giraudoux : Jean de La Fontaine et l’Oratoire
Aucune vie pourtant ne paraît, au départ, devoir être plus soustraite que celle de La Fontaine aux erreurs et aux tribulations du siècle. A vingt ans, La Fontaine fait son noviciat. Il a décidé d’être prêtre. Il n’a pas fait que le décider. Il est passé à la réalisation. Nous le savions par la tradition orale. Mais il en a été aussi retrouvé le témoignage écrit. Le destin chrétien qui enveloppe La Fontaine a voulu qu’il ne reste aucune trace écrite de ses turpitudes, mais que chacun de ses pas dans la religion laissât une marque et une attestation bien signée. Ce sont les empreintes des élus et les bons points de l’ange gardien qui nous sont tous parvenus. Mais c’est dans le choix de son ordre que se manifeste déjà le penchant de La Fontaine. Il va vers une doctrine dont s’éloigne la faveur de la religion et de la monarchie officielle : vers le mysticisme. Il entre à l’Oratoire. Nous lisons dans les Annales de l’Oratoire :
Le 27 avril 1641, M. Jean de La Fontaine, âgé de vingt ans, a été reçu pour les exercices de piété de nos confrères.
La légende veut que ce soit la lecture d’un écrivain latin qui l’ait ému, à ce point qu’il n’écouta pas les remontrances de son père et que, même, il décida son jeune frère Claude à le suivre au séminaire. C’était une vraie vocation, car Jean était l’aîné et les ordres étaient en général l’apanage des cadets. Pendant dix-huit mois, les habitants de la rue Saint-Honoré, puis ceux de Juilly, où les Oratoriens avaient leur maison de campagne, purent coudoyer un jeune homme vêtu du petit collet, qui était La Fontaine, et regarder respectueusement ses deux insignes de piété, la barrette et le livre qu’il portait sous le bras. A vrai dire, barrette et livre n’étaient pas des instruments de sainteté.
[…]
C’était la barrette de Saint François d’Assise. Et quant au livre, on nous raconte aussi que ce n’était pas Saint Augustin, mais L’Astrée. On a même voulu voir dans L’Astrée le livre qui aurait détourné le jeune prêtre de la mission religieuse. […] Pourquoi l’en aurait-il détourné ? On ne l’eût pas empêché, à l’Oratoire, de lire le roman poli et anodin qu’est L’Astrée. L’ordre était doux. Il ne comportait aucun obligation de vœux. Il avait une constitution souple et démocratique, aucune règle, en tout cas, qui pût paraître rude à La Fontaine. L’office de l’ordre demandait avant tout aux membres deux qualités que notre poète possédait, sans aucun doute, la sensibilité et le goût de la contemplation, puisque sa mission était l’adoration de la naissance, de la vie et de la mort de Jésius et de la Vierge. Il est hors de doute que La Fontaine se plaisait en ces lieux où la camaraderie était de choix et facile, où la musique était excellente – les frères de l’Oratoire étaient appelés les prêtres des beaux chants ; dans cette assemblée où tout était douceur, esprit, luxe de cœur, qui constituait une espèce de cour, la cour de la Vierge, et faisait de chaque Oratorien une sorte de courtisan passionné, mais discret, cultivé, mais simple, une cour sans grades et sans apparat, sans obligation et sans horaire, – bref, l’idéal de la cour pour La Fontaine. Il ne se sentait chez lui, a-t-il dit, que là où on l’aimait. Quel foyer ne devait pas être le lieu où l’on adorait. Je suis même très étonné de constater que personne, parmi les historiens de La Fontaine, n’ait mis en relief le bénéfice qu’a eu notre poète de son passage dans cette demeure où venait aboutir toute l’invasion mystique du début du siècle. Pour moi, j’explique par lui le caractère de ses première œuvres. Contre les Jésuites et leur participation à la vie du monde, contre les Jansénistes et la rigueur de la doctrine, contre le nouveau chargé royal et son orthodoxie, il ne restait justement plus guère que l’Oratoire comme asile à cette sœur de la distraction de La Fontaine, la contemplation, et à cette cousine de l’inspiration du poète, l’extase.
Jean Giraudoux, Les cinq tentations de La Fontaine, Editions Grasset, 1938, publié au Livre de Poche biblio, 03/1995, 155p, pp 133-135